HÉLOÏSE RIVAL: TAKICARDIE
Pour sa deuxième exposition à la galerie, Héloïse Rival (1990, Paris) conçoit un ensemble inédit qui marque une évolution décisive dans son travail. Pensée à l’échelle d’une installation totale, l’exposition se déploie sous la forme d’une narration presque théâtrale, en une suite de grands tableaux muraux en céramique émaillée. Les œuvres s’organisent comme les scènes d’un conte. Chez Héloïse Rival, ce cadre narratif n’est pas décoratif: il constitue son socle de travail. Le conte devient un dispositif qu’elle construit pour aborder, par le détour de la fiction, les tensions de notre époque sans en passer par une illustration directe.
Héloïse Rival a subtilement puisé dans l’imaginaire du film d’animation Le Roi et l’Oiseau[1], dont elle retient la structure symbolique et la portée politique, pour développer à travers le personnage de la Bergère une réflexion sur l’enfermement, l’attente et la possibilité de sortir du rôle assigné. Dans l’histoire, la Bergère et le Ramoneur sont deux figures peintes, enfermées dans le décor du palais, dominé par un roi autoritaire. En quittant le cadre, ils cessent d’être des éléments du décor pour devenir des êtres agissant dans le monde. Toute forme d’enfermement contient en elle-même la possibilité d’un désir de liberté.
« La narration devient le théâtre dans lequel je choisis de faire cohabiter mon travail avec une actualité traversée de tensions. Le conte est pour moi un outil poétique qui me permet d’aborder les conflits de notre époque, un reflet social. » Héloïse Rival
La Bergère apparaît d’abord comme une figure féminine cloisonnée dans son rôle, enchâssée dans l’architecture du palais et confondue avec le décor qui l’entoure. Elle incarne l’objet de désir du roi, cette figure récurrente de la jeune fille vulnérable. Cette image, maintes fois représentée (de Manon des Sources à Hélène dans la chanson de Brassens, jusqu’à la petite fille aux allumettes) traverse nos imaginaires. L’œuvre, et ce personnage en particulier, ouvre l’exposition comme une page de garde, annonçant l’émancipation à venir.
La forme même des cadres participe de cette tension. Leurs contours chantournés évoquent l’ornementation de l’architecture classique, où l’œuvre s’inscrit directement dans le bâti. Alberti définissait la peinture comme une finestra aperta[2], une fenêtre ouverte sur le monde. Mais ici, l’ouverture agit comme un dispositif de fixation : elle organise la présence, assigne une place, stabilise une figure. Le cadre ne délimite donc pas seulement l’image : il organise les corps. Le franchir ne relève pas d’un geste spectaculaire, mais d’un déplacement progressif, d’une lente désobéissance. La surface et la figure ne sont plus séparées, mais participent ensemble à la construction de l’image. Quant au mur, il cesse d’être un simple support et les formes se déploient jusqu’au sol.
Peintes à l’émail et composées de fragments assemblés, les œuvres se situent à la lisière de l’image et de l’objet. Matériau vernaculaire associé à l’ornement domestique, la céramique est ici déployée pour la première fois à grande échelle dans la pratique d’Héloïse Rival. Cadres, motifs et ornements ne relèvent plus uniquement du décor : ils structurent l’espace et l’image. En assumant cette dimension ornementale, Héloïse Rival déplace les hiérarchies traditionnelles de la représentation.
L’exposition Takicardi s’inscrit dans une recherche plus vaste, où les images se construisent à partir d’un imaginaire riche, nourri de récits et de symboles. Les références y coexistent librement, sans hiérarchie ni autorité, laissant à celui qui les regarde la possibilité d’y projeter ses propres associations.
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