BRYCE DELPLANQUE: WHAT IS LOST IS ALREADY ON THE WALL
What is lost is already on the wall est un hommage que Bryce Delplanque rend à Joan Didion, figure majeure de la littérature américaine, dont l’écriture précise et tranchante a marqué durablement le regard contemporain. Le projet prend pour point de départ la vente aux enchères des objets personnels de Didion, dispersés après sa disparition en décembre 2023. Bibliothèque annotée, mobilier, carnets, effets personnels.
Ces objets ont été photographiés, catalogués, décrits. Ils ont changé de statut. Ce qui relevait de l’usage relève désormais de la lecture. Ils ne valent plus seulement pour ce qu’ils étaient, mais pour ce qu’ils révèlent. Séparés de leur contexte, ils deviennent images. Bryce Delplanque travaille à partir de ce basculement sans chercher à reconstituer une intimité ni à produire une archive. Il observe ce que ces objets sont devenus une fois arrachés à leur fonction : des surfaces de projection, des signes disponibles, des images autonomes.
Joan Didion écrivait : “See enough and write it down […] I will simply open my notebook and there it will all be […] Remember what it was to be me: that is always the point.” [1]
Écrire, pour elle, consistait à fixer une position. Non pas préserver les faits, mais préserver une manière de voir. Le carnet de note n’était pas un répertoire d’événements, mais plutôt un instrument de clarté. Ses textes sont traversés par cette attention constante aux formes visibles de l’existence : intérieurs, vêtements, lieux, objets, habitudes. Ce que l’on appelle alors lifestyle n’est jamais chez elle qu’un simple décor. Comme le formule Don DeLillo dans White Noise, « les Californiens ont inventé le concept de life style »[2]. Didion en révèle la structure. Ces éléments concrets organisent une perception et donnent forme à une identité, un système de croyances.
C’est à ce niveau-là que le travail de Delplanque trouve sa cohérence. Ce projet naît certes d’une admiration profonde pour Didion, mais il ne représente pas les objets pour leur unique valeur sentimentale. Il les considère comme des éléments d’un système. Chaque image devient l’indice d’une construction. Son travail, développé par séries, consiste à reprendre une image, la déplacer, la répéter pour en éprouver la solidité. Il teste ce qui tient lorsque le contexte disparaît et mesure ce qui persiste.
La série des lunettes, emblématiques de l’autrice, fonctionne comme un dispositif narratif. Chaque monture (présentée à grande échelle) contient un paysage différent réalisé au fusain : une plage californienne, une vue de Sacramento, un motel. Ces lieux renvoient aux territoires arpentés et écrits par Didion, mais leur association n’est pas documentaire. Bryce Delplanque choisit ces correspondances et compose un récit possible. La même tension traverse la série des livres. Certaines piles sont réunies par auteur. D’autres par thème : l’amour, le mariage, la cuisine. S’agit-il d’un ordre réel, d’un classement effectué par Didion elle-même, ou d’un agencement décidé par la salle de vente ? La réponse importe moins que le geste. Ce qui est donné à voir, c’est une hypothèse d’organisation.
Dans les deux cas, Delplanque assume une part d’interprétation. Les associations qu’il propose introduisent un écart entre le document et l’image. Cet écart procède d’un choix. Didion se méfiait de l’illusion d’objectivité (toute description est déjà une construction). Elle savait qu’écrire consistait à organiser le réel depuis une position précise. Bryce Delplanque travaille selon une logique comparable. Il agence des fragments existants et les met en série. L’œuvre ne restitue pas une vie mais en montre l’organisation visible.
Didion écrivait encore : « I write entirely to find out what I'm thinking, what I'm looking at, what I see and what it means. »[3] C'est selon cette même logique que Delplanque peint - non pour illustrer ce qu'il sait déjà, mais pour savoir ce qu'il regarde. L'image comme instrument de connaissance, pas comme transcription d'une idée préexistante. Cette affinité de méthode est, au fond, ce qui tient tout l'ensemble.
Une partie de cet ensemble a été présentée au centre d’art POCTB à Orléans du 5 mars au 5 avril 2026. Chez Prima, l’exposition se déploie dans une forme élargie. Elle prolonge un dialogue engagé avec l’artiste depuis l’ouverture de la galerie et affirme la continuité d’une recherche menée avec rigueur.
[1] Joan Didion, "Slouching Towards Bethlehem", in Slouching Towards Bethlehem, Farrar, Straus and Giroux, 1968.
[2] Don DeLillo, White Noise, Viking Press, 1985. Traduction française Bruit de fond, Actes Sud, 1991.
[3] Joan Didion, "Why I Write", The New York Times Book Review, 5 décembre 1976. Repris in We Tell Ourselves Stories in Order to Live: Collected Nonfiction, Everyman's Library, 2006.
