PEDRO OLIVEIRA: YOU STILL LOVE ME?

12 Mars - 11 Avril 2026
Présentation

« You still love me? » La phrase apparaît dans le paysage comme une lumière fragile. Elle semble presque déplacée, trop simple, trop nue. Et pourtant elle contient tout. Question d’enfant, question d’adulte. Question jamais posée au père, souvent posée à l’amour. Elle ouvre le projet de Pedro Oliveira dans sa dimension la plus intime : celle du doute, du besoin de reconnaissance, de la peur de ne pas être suffisant.

 

La peinture commence ici, dans cette faille.

 

Depuis plusieurs années, Pedro Oliveira construit une œuvre où le souvenir n’est jamais un matériau stable. Ses images naissent de photographies anciennes, d’expériences personnelles, d’images mentales persistantes. Mais elles ne cherchent pas à restituer un passé. Elles explorent plutôt la manière dont la mémoire transforme ce qu’elle conserve. L’image n’est jamais donnée. Elle est en train de se faire, ou de se défaire.

Le processus pictural épouse ce mouvement. Couches fines, superpositions translucides, effacements successifs : la surface devient un lieu d’apparition progressive. La peinture agit comme un filtre mental. Elle enregistre l’écart entre ce qui a été vécu et ce qui est retenu.

 

Dans l’exposition présentée à la Galerie Prima, les paysages occupent une place centrale. Ce ne sont pas des lieux identifiables. Ce sont des projections. « Ce sont des lieux imaginaires, cachés derrière un blanc qui n’efface pas, mais qui rend impossible de les atteindre. »

Ce blanc est fondamental.

 

A la lecture de Portugal, aujourd’hui : la peur d’exister[1] de José Gil, Pedro Oliveira a retenu la notion d’« ombre blanche ». Le philosophe cherche à comprendre pourquoi certaines expériences collectives semblent ne jamais s’inscrire pleinement dans le réel. Les événements ont lieu, mais ils se dissolvent avant de produire un conflit ou une rupture nette. Cette difficulté à “exister” ne relève pas d’une censure brutale ni d’une obscurité noire. Elle tient plutôt à une forme de suspension diffuse. Pour en rendre compte, Gil remonte à la perception elle-même. Il parle d’une « texture invisible inconsciente ». Le monde ne nous apparaît jamais dans une netteté absolue.

 

Chez Pedro Oliveira, cette ombre blanche devient picturale. Le voile lumineux qui traverse les paysages ne cache pas le monde. « Dans mon interprétation, l’ombre blanche devient un voile blanc, l’effet d’un excès de lumière qui rend difficile de voir ce qui se trouve devant soi. » La lumière, ici, n’éclaire pas davantage ; elle rend la perception incertaine, comme si la peinture exposait la condition même du regard.

 

Cette tension traverse également les œuvres où apparaît par exemple le motif du gâteau d’anniversaire. Sujet anodin, presque banal, il revient à plusieurs reprises, toujours semblable et pourtant différent. « Les souvenirs changent avec le temps : parfois ils sont bons, parfois ils sont mauvais, et parfois nous les rappelons d’une manière différente. » Chaque toile est une variation, une tentative de stabilisation d’une image qui ne cesse de glisser.

 

La répétition ne produit pas une certitude, mais une instabilité accrue. On croit reconnaître la scène, puis elle nous échappe. L’image devient incertaine, comme si la mémoire elle-même hésitait. À la limite, écrit-il, il ne resterait « qu’une seule image », résultat de couches superposées où mémoire, projection et perception coexistent. Cette idée traverse l’ensemble de l’exposition. Les tableaux ne sont pas des scènes à lire. Ce sont des espaces mentaux où plusieurs temporalités se condensent.

 

Les peintures de Pedro Oliveira demandent un regard lent et attentif. Comme chez Gerhard Richter ou dans certains paysages de Tarkovski, le réel et l’irréel cohabitent. La peinture devient un lieu de suspension. Un lieu où l’histoire personnelle se mêle à une réflexion plus large sur l’identité, la filiation, l’amour et la mémoire.

 

Au milieu de ce voile blanc, une question persiste.

 

« You still love me? »



[1] Portugal, hoje: o medo de existir, 2004

Œuvres